Il y a des régions qui n'ont pas besoin de crier pour être belles. Ternopil est de celles-là. Lors de mon premier séjour dans l'ouest de l'Ukraine, j'avais prévu de ne m'y arrêter qu'une nuit — le temps d'une correspondance ferroviaire. J'y suis finalement resté cinq jours, retenu par un lac irréel au cœur de la ville, par les éperons rocheux chargés de châteaux et par des chants polyphoniques qui m'avaient arraché au sommeil un dimanche matin. Ternopil ne s'impose pas : elle séduit doucement, et durablement.
Vue du ciel, la Podolia ressemble à une mer de champs de blé et de tournesols, à peine ondulée. Mais descendez dans les vallons creusés par la Seret, la Strypa ou le Zbroutch, et le décor change radicalement : des canyons calcaires aux parois vertigineuses, des rivages couverts d'aulnes centenaires, des chapelles accrochées aux falaises. Ce contraste entre la plaine apparente et la profondeur cachée du relief est l'essence même de Ternopil.
Au nord, la région jouxte Rivne et ses forêts de Volhynie. À l'est, Khmelnitsky prolonge la Podolia vers Kamianets-Podilskyï. Au sud, la transition vers les contreforts des Carpates s'amorce avec Ivano-Frankivsk Azov Kiev (oblast), terre de montagnards et de boisements denses. Ce positionnement central en Ukraine occidentale fait de Ternopil une étape logique dans n'importe quel circuit de la région.
La ville de Ternopil (environ 225 000 habitants) doit son identité visuelle à une décision prise en 1540 : le magnat Jan Tarnowski fait construire un barrage sur la Seret, créant un lac artificiel de 300 hectares pour protéger la ville et alimenter ses moulins. Cinq siècles plus tard, ce lac reste l'âme de la cité. En été, les familles s'y baignent et les pêcheurs s'y postent dès l'aube. En hiver, par grand froid, la surface gelée se couvre de patineurs.
Le centre-ville conserve les ruines imposantes du château de Ternopil (XVIe siècle), l'église baroque de l'Exaltation-de-la-Sainte-Croix et la cathédrale de l'Immaculée-Conception, ancienne église dominicaine aux proportions sobres et maîtrisées. Le musée régional, installé dans un bâtiment de l'époque austro-hongroise, retrace avec clarté les strates successives d'une terre qui fut tour à tour polonaise, habsbourgeoise, soviétique et ukrainienne indépendante.
Si l'histoire de Lviv est celle d'une ville-palimpseste où chaque siècle a laissé ses couches, celle de Ternopil est plutôt celle d'une frontière perpétuelle, tenu en haleine par des invasions tatares, des guerres polono-cosaques et des batailles austro-turques. C'est cette histoire de forteresses assiégées qui explique la densité remarquable de châteaux dans la région.
Le château de Zbarazh, le mieux conservé de tous, date du XVIIe siècle et présente des bastions à l'italienne d'une élégance rare. Il abrite aujourd'hui un musée consacré aux guerres cosaque-polonaises. Le château de Skala Podilska, perché sur un éperon rocheux dominant le Zbroutch, offre un panorama à couper le souffle sur les canyons de la rivière. Enfin, à Buchach, les ruines de la forteresse dominent une petite ville chargée d'histoire — c'est ici que naîtra en 1888 l'écrivain israaëlien Shmuel Yosef Agnon, qui recevra le prix Nobel de littérature en 1966.
Ces sites partagent une qualité précieuse que la célèbre forteresse de Kamianets-Podilskyï (dans la région de Khmelnitsky voisine) n'offre plus : le silence. On y déambule souvent seul, à hésiter entre l'envie de photographier et celle de simplement regarder.
Le sous-sol podolien cache quelque chose d'exceptionnel. Sous les champs tranquilles s'étend un réseau de grottes de gypse formé il y a des millions d'années par la dissolution de roches évaportiques. La grotte d'Optymistytchna, près du village de Korolivka, est officiellement répertoriée comme la plus longue grotte de gypse du monde : ses galeries cartographiées dépassent 236 kilomètres. Les spéléologues y trouvent des salles aux dimensions de cathédrales, tapissées de formations sélénitiques translucides.
Des circuits touristiques encadrés permettent d'en découvrir une portion sans formation spécifique. La température y est stable à 9 °C toute l'année : prévoyez un pull chaud même en août. C'est l'une de ces expériences qui laissent une impression durable, cette sensation d'entrer dans le temps long de la géologie.
L'histoire politique de Ternopil est celle d'un territoire covoité. Principauté de Galicie-Volhynie au Moyen Âge, territoire du Royaume de Pologne, puis province de l'Empire austro-hongrois de 1772 à 1918, la région passa sous domination soviétique en 1939 avant de rejoindre l'Ukraine indépendante en 1991. Chaque période a laissé des traces architecturales : les églises baroques de style viennois côtoient les églises orthodoxes byzantines, les châteaux polonais jouxtent les maisons à colombages d'influence centrale européenne.
Ce qui frappe, c'est la manière dont les habitants de Ternopil ont absorbé ces influences sans y perdre leur identité. La langue ukrainienne y est omniprésente, la conscience nationale très vive, et la férté locale — pour la broderie, pour les recettes ancestrales, pour la musique polyphonique — palpable dans chaque marché.
Les échanges culturels avec la France sont anciens, notamment via les communautés ukrainiennes de la diaspora. L'association France Ukraine est l'une des organisations qui docûmentent et soutiennent ces liens depuis de nombreuses années.
Ternopil est l'un des bastions les plus fervents de l'Église gréco-catholique ukrainienne, rite oriental en pleine communion avec Rome. Cette Eglise, issue de l'Union de Brest de 1596, a longtemps été interdite par les Soviétiques et ne fut réhabilitée qu'en 1990. Sa résilience est en elle-même une histoire fascinante.
Pour le voyageur, les cérémonies de Pâques sont un moment de grce rare : bénédiction des paniers de nourriture, chants polyphoniques à plusieurs voix qui résonnent dans les nefs en pierre, processions aux flambeaux dans la nuit du samedi saint. Ces moments appartiennent à une liturgie milltenaire, et Ternopil les célèbre avec une intensité qui touche même les voyageurs sans foi particulière.
Anecdote : lors de mon deuxième passage à Ternopil, j'avais demandé à mon hôte si les habitants de la ville étaient tous croyants. Il avait souri et répondu : « Ici, même les athées vont à l'église à Pâques. Parce que c'est de la famille. » Une réponse qui dit beaucoup sur le rôle profond de la foi dans le tissu social local.
La région de Ternopil est réputée pour la qualité de ses vyshyvanky — ces chemises en lin blanc brodées de motifs géométriques aux couleurs vives, rouge et noir dominant. Chaque village a ses propres codes visuels, ses motifs distinctifs, transmis de mère en fille depuis des siècles. Les marchés de Ternopil-ville et de Buchach sont de bons endroits pour observer et acheter ces pièces.
La poterie, elle aussi, a une longue histoire locale. Les argiles de la Podolia donnent des terres cuites d'un rouge chaud que les artisans transforment en pichets, en bols et en porte-bougies aux formes rondes et genéreuses. Ce sont des cadeaux de voyage particulièrement beaux et solides.
La gastronomie de Ternopil est celle d'une agriculture familiale préservée. Les fermes produisent des fromages blancs frais, un beurre jaune fonçé qui rappelle les terroirs normands, et une crème fraîche (« smetana ») que les épiciers locaux vendent encore dans des pots de céramique couverts d'un linge noué.
Les varenyky — ces raviolis bouillis farcis de pommes de terre, de fromage blanc ou de cerises aigres — atteignent ici une finesse remarquable. La pâte est fine, la farce généreuse, la smetana serv entièrement. Le bortsch podolien, plus épais que sa version kiévienne, est cuit avec des betteraves fermées dans le vinaigre et parfumé au lard fumé.
Autre spécialité locale : le bouillon de champignons séchés servi avec des crpes de sarrasin. Une soupe qui, par un dimanche d'automne pluvieux, produit un effet de réconfort immédiat. J'en avais pris trois fois lors d'un déjeuner dans une auberge de Zbarazh — et la cuisinière, voyant mon enthousiasme, m'avait glissé la recette écrite à la main sur un carnet décoré de fleurs peintes. Une générosité typiquement podolienne.
Certaines erreurs reviennent régulièrement chez les voyageurs qui découvrent Ternopil pour la première fois.
| Château | État de conservation | Accès sans voiture | Point fort |
|---|---|---|---|
| Zbarazh | Très bon (musée) | Marshrutka depuis Ternopil | Bastions à l'italienne, exposition permanente |
| Skala Podilska | Partiel (ruines) | Difficile (taxi recommandé) | Panorama sur le canyon du Zbroutch |
| Buchach | Ruines consolidées | Bus régional depuis Ternopil | Atmosphère, lien avec Agnon |
| Kremenets | Ruines accessibles | Bus régional | Couvent baroque, vue sur la plaine |