La première fois que j’ai mis les pieds sur l’île de Khortytsia, au milieu du Dniepr, j’ai ressenti quelque chose d’inattendu : non pas le frisson touristique du site classé au patrimoine, mais une émotion sourde, presque physique, comme si la terre elle-même se souvenait. Des siècles de libérateurs à cheval, de délibérations au coin du feu, de résistance entêtée face aux empires. Zaporozhye — littéralement « au-delà des rapides » — est l’une des régions les plus chargées d’histoire de toute l’Ukraine, et l’une des moins connues du grand public occidental. C’est justement ce qui en fait un détour si précieux.
L’oblast de Zaporozhye occupe la partie sud-est de l’Ukraine. Le Dniepr le traverse du nord au sud, découpant le paysage entre une rive droite légèrement plus élevée, boisée par endroits, et une rive gauche plus plate, quasi steppique. Au nord, la région de Dnipropetrovsk prolonge la vallée du fleuve avec son animation urbaine. Au sud, la région de Kherson ouvre vers le delta et la mer Noire. Les étendues de tournesol et de céréales dominent un paysage de steppe méridionale où l’horizon semble reculer indéfiniment. Ces plaines, apparemment vides, recouvraient autrefois les steppes pontiques que se disputaient Scythes, Tatars et Cosaques. Ce vide apparent est trompeur : la terre y est fertile, le sous-sol riche, et le fleuve y concentre les échanges depuis des millénaires.
Le climat est franchement continental : des étés chauds et secs (30–35 °C en juillet) alternent avec des hivers modérés pour la latitude (autour de −3 °C en janvier). Ce régime climatique a toujours favorisé les cultures extensives et l’atténuait par la proximité du fleuve. Pour le voyageur, la fenêtre mai-septembre est idéale : chaleur soutenue, jours longs, steppe en fleurs au printemps.
On ne comprend rien à Zaporozhye sans saisir ce que furent les Cosaques zaporogues. Ni simples soldats, ni brigands romantisés, ils constituaient une société à part entière, structurée autour du principe radical de l’égalité entre hommes libres. L’hetman, chef militaire suprême, était élu au suffrage universel par la rada — l’assemblée de tous les Cosaques — et pouvait être destitué de la même façon. Cette démocratie guerrière, singulière dans l’Europe du XVIe siècle, leur permit de tenir tête à la fois aux Tatars de Crimée, aux Ottomans et à la Pologne.
Le Sitch — leur forteresse-camp retranché — changea de localisation plusieurs fois au fil des siècles, suivant les aléas politiques. Il fut finalement détruit en 1775 sur ordre de Catherine II, qui ne pouvait toleré dans son empire une enclave aussi indocile. Les Cosaques furent dispersés, une partie s’installant sur le Danube sous autorité ottomane. Leur mémoire, elle, ne mourut pas. Pour comprendre les racines profondes de cet esprit d’indépendance, notre article sur la Rus’ de Kiev retrace les fondements de l’identité ukrainienne depuis ses origines médiévales.
Longue de 12 km et large de 2,5 km, Khortytsia est la plus grande île fluviale d’Ukraine. Elle se trouve aujourd’hui entièrement intégrée dans le tissu urbain de Zaporizhzhia, accessible par deux ponts depuis le centre-ville, et pourtant le contraste est saisissant : dès que l’on quitte l’asphalte, on pénètre dans un paysage de rochers granitiques, de forêts riveraines et de prairies sauvages que les siècles ont peu transformé. L’île est protégée en tant que réserve historique et naturelle d’État.
Le musée d’histoire des Cosaques zaporogues, installé dans un bâtiment moderne intégré au rocher, retrace la saga cosaque avec des armes, costumes, documents et reconstitutions soignées. À l’extérieur, une reconstitution grandeur nature du Sitch — palissades de chêne, tours de guet, forge, chapelle et habitations de terre — donne une idée concrète de ce que fut la vie dans la forteresse. Des spectacles équestres sont organisés régulièrement, où des cascadeurs reproduisent les acrobaties des combattants cosaques. Khortytsia recourt aussi à des vestiges bien plus anciens : des gravures rupestres néolithiques, des kourganes scythes et des stèles de pierre témoignent d’une occupation continue depuis quatre mille ans.
Avant les Cosaques, avant les Slaves, les steppes de Zaporozhye étaient le domaine des grands peuples nomades de l’Antiquité. Les Scythes, cavaliers iraniens qui régnèrent sur les steppes pontiques du VIIe au IIIe siècle avant notre ère, y laissèrent une empreinte profonde. Leurs kourganes — tumulus funéraires de terre et parfois de pierre — ponctuent encore l’horizon de la région. Les fouilles ont livré des objets d’or d’une finesse étourdissante : peignes, gorytes (carquois métallisés), plaques représentant des scènes de chasse, animés par un art animalier d’une énergie rare.
Avant eux, des populations néolithiques avaient déjà gravé les affleurements granitiques du Dniepr de signes et de représentations animés. Ces rochers gravés, visibles sur l’île de Khortytsia et à plusieurs endroits du littoral du Dniepr, constituent un patrimoine archéologique dont on ne mesure pas encore pleinement la richesse. Les Cimmeriériens, prédécesseurs des Scythes, et les Sarmates, leurs successeurs, compossent un kaléidoscope de civilisations dont les traces affleurent encore dans la steppe.
Sixth ville d’Ukraine par la population avec environ 730 000 habitants, Zaporizhzhia s’étale sur les deux rives du Dniepr. Son boulevard central, le prospekt Sobornyi, long de près de 13 km, dispute le titre de plus long boulevard d’Europe. Tracer un boulevard pareil dans une ville industrielle soviétique des années 1930 était un acte politique autant qu’urbanistique : le régime voulait montrer que la modernité socialiste pouvait surpasser toutes les capitales bourgeoises. Le résultat est un axe à la fois monumental et étrangement humain, bordé d’arbres centenaires et de bancs où les habitants passent leurs soirées d’été.
Dans le parc Dubovyy Hay (« la chênaie »), au cœur de la ville, pousse l’un des arbres les plus célèbres d’Ukraine : un chêne aux dimensions bibliques, âgé de plus de 700 ans, dont la circonférence dépasse 6 mètres. Les Ukrainiens lui attribuent des propriétés protectrices. Qu’on y croie ou non, l’arbre impose le respect : il était déjà vieux quand les premiers Cosaques campaient sur Khortytsia.
Construit entre 1927 et 1932, le barrage hydroélectrique DnieproGES fut l’un des grands symboles de l’industrialisation soviétique. À son achèvement, c’était le plus grand barrage d’Europe par la puissance installée. Il transforma physiquement la région : les célèbres rapides du Dniepr — les lendvides qui avaient donné son nom à toute la région — furent noyés sous les eaux du réservoir. Disparus à jamais ces formations granitiques que les voyageurs du XVIIIe siècle décrivaient avec autant d’émerveillement que les chutes du Rhin.
Le barrage attira dans son sillage une constellation d’usines : aluminium, titane, acier. Aujourd’hui encore, Zaporizhzhia abrite l’entreprise Motor Sich, spécialiste mondial des moteurs d’avion, héritière des usines soviétiques qui construisaient les turbines des hélicoptères Mi et des Antonov. Cette coexistence entre patrimoine cosaque médiéval et industrie lourde du XXe siècle est l’une des originalités les plus saisissantes de la région.
On pense rarement à Berdiansk lorsqu’on parle de balnéaire ukrainien — Kiev, Odessa ou la Crimée captent toute l’attention. Pourtant, cette petite ville côtière sur la mer d’Azov avait ses adeptes fidèles parmi les familles ukrainiennes. La mer d’Azov, peu profonde (moins de 15 m en moyenne) et beaucoup plus chaude que la mer Noire en été (parfois 28–30 °C), offre des conditions de baignade remarquablement agréables. La flèche de Berdiansk, langue de sable s’avançant sur 23 km dans la mer, est un site naturel d’exception pour l’observation des oiseaux migrateurs : flamants roses, limicoles et canards s’y donnent rendez-vous chaque automne.
Cette géographie de langues de sable et de zones humides est commune à toute la côte nord de la mer d’Azov. Notre article sur la flèche d’Arabat décrit un phénomène géographique similaire, encore plus spectaculaire par ses dimensions, un peu plus à l’ouest.
Il y a dans cette région quelque chose qui dérange doucement les certitudes du voyageur européen. On arrive souvent avec l’image d’une Ukraine industrielle, un peu grise, périphérique. Et l’on se retrouve sur une île fluviale ballonée de vent, face à des rochers que des mains humaines ont gravés il y a quatre mille ans. L’écart entre la représentation et la réalité produit un effet puissant. Zaporozhye ne se laisse pas facilement résumer. C’est une région à plusieurs strates temporelles : néolithique, scythe, cosaque, soviétique. Chaque couche a laissé des traces visibles, et l’ensemble forme un palimpseste humain rare.
Ce qui touche le plus, peut-être, c’est l’idée que les Cosaques incarnent encore aujourd’hui un idéal ukrainien : la liberté comme valeur première, l’égalité entre compagnons d’armes, le refus de se soumettre. Ces valeurs, que l’on retrouve aussi sur d’autres sites historiés comme Kiev ou les monuments de la Résistance, trouvent ici leur expression la plus brute, la plus ancienne. Pour aller plus loin dans la compréhension du monde slave oriental, le site Voyage en Russie propose des éclairages complémentaires sur les cultures steppiques partagées.
La principale erreur est de traiter Khortytsia comme une simple escale de deux heures. L’île est grande, les sentiers nombreux, et les rochers gravés se trouvent à l’écart des allées principales. Si vous ne prévoyez pas au moins une journée, vous rentrerez avec le sentiment d’avoir effleuré le sujet.
Deuxième erreur fréquente : confondre la région de Zaporozhye avec la seule ville éponyme. Le sud de la région, la côte azovienne, mérite un détour séparé. Les voyageurs qui se concentrent uniquement sur l’île et le barrage passent à côté d’une côte aux conditions balnéaires exceptionnelles.
Troisième piège : négliger les musées secondaires au profit du Musée des Cosaques. Le petit musée de la ville de Berdiansk, avec ses collections de scères marines et d’objets de la vie quotidienne des pêcheurs, offre une vision complémentaire et touchante de la culture azovienne.
La lettre au sultan. En 1676, le sultan ottoman Mehmed IV réclama par courrier la soumission des Cosaques zaporogues, les sommant de cesser leurs raids et de se déclarer ses vassaux. La réponse des Cosaques, rédigée collectivement, est entrée dans la légende pour son insolence savoureuse : chaque paragraphe renchérit sur le précédent dans l’outrage flamboyant. Ilia Répine immortalisa la scène de la rédaction collective dans une toile de 2 m sur 3,5 m, aujourd’hui conservée au musée de Saint-Pétersbourg. Certains historiens doutent de l’authenticité du document original, mais peu importe : la toile de Répine dit tout de l’esprit cosaque mieux que n’importe quel traité.
Le chêne qui survit à tout. Le chêne millénaire du parc Dubovyy Hay a survecu aux campagnes napoléoniennes, aux deux guerres mondiales, à l’industrialisation brutale de l’ère soviétique et aux sécheresses répétées. Lors de la Seconde Guerre mondiale, des soldats allemands installèrent leur PC d’artillerie à son pied, protégés par son énorme couronne. Il est l’un des rares objets vivants de la région à avoir vu toutes les époques se succéder. Les habitants de Zaporizhzhia lui vouent une affection discrète mais réelle : on y vient pour toucher l’écorce, y appuyer le front, trouver un peu de calme dans une ville bruyante.
| Critère | Zaporozhye | Kherson | Dnipro |
|---|---|---|---|
| Héritage historique majeur | Cosaque (XVe–XVIIIe s.) | Grec antique, Ottoman | Industriel, Cosaques |
| Site naturel phâre | Île de Khortytsia | Delta du Dniepr, réserve biosphère | Rives du Dniepr, parcs |
| Accès à la mer | Mer d’Azov (2h30) | Mer Noire (directement) | Non (fleuve uniquement) |
| Atmosphère urbaine | Industrielle & historique | Port de pêche, plus calme | Métropole animée |
| Fréquentation touristique | Modérée | Faible | Elevée (domestique) |