Là où le Dniepr rugissait à travers ses rapides, les Cosaques zaporogues ont forgé l'un des mythes fondateurs de l'Ukraine libre.
Il y a des villes que l'on associe à un fleuve. Zaporizhzhia est l'une d'elles — mais ici, le lien est plus profond qu'une simple question de géographie. Le Dniepr ne traverse pas cette ville : il la définit. Ses rapides aujourd'hui engloutis sous les eaux du réservoir, son île légendaire de Khortytsia, son barrage monumental — tout ici renvoie au fleuve et à ce qu'il a rendu possible. Et ce qu'il a rendu possible, c'est la naissance d'une des civilisations les plus singulières d'Europe : celle des Cosaques zaporogues.
L'île de Khortytsia est le cœur battant de Zaporizhzhia, au sens symbolique autant que géographique. Longue de 12 kilomètres et large de 2,5 km, c'est la plus grande île du Dniepr. Elle est classée réserve naturelle nationale et constitue un musée à ciel ouvert dont les couches archéologiques remontent à plus de 5 000 ans — des campements de l'âge du bronze aux fortifications médiévales, en passant par les vestiges scythes.
Mais c'est l'époque cosaque qui a donné à Khortytsia sa dimension mythique. C'est ici, ou à proximité immédiate, que les Cosaques zaporogues établirent plusieurs de leurs Sich — ces forteresses-campements d'hommes libres qui refusaient la servitude des grands empires voisins. Le mot « zaporogue » signifie littéralement « au-delà des rapides » (za porohy), en référence aux rapides du Dniepr qui protégeaient leur territoire.
Le musée d'histoire des Cosaques zaporogues, situé sur l'île, propose une reconstitution grandeur nature d'un Sich cosaque : palissades de bois, ateliers de forgerons, église en bois, maisons de cosaques. L'expérience est saisissante — on comprend physiquement ce qu'était la vie de ces guerriers-paysans qui élisaient leur chef (l'ataman), vivaient en communauté égalitaire et défendaient farouchement leur liberté face aux Ottomans, aux Polonais et aux Russes. L'île abrite également des sentiers de randonnée à travers une forêt de chênes centenaires et des plages sur le Dniepr. Les voisins de Dnipro partagent cet héritage cosaque, l'île Monastyrsky ayant également accueilli un Sich.
Le barrage DneproGES, construit entre 1927 et 1932, est l'un des monuments les plus emblématiques de l'ère soviétique. À son inauguration, il était la plus grande centrale hydroélectrique d'Europe et le symbole par excellence de l'industrialisation forcée de l'URSS. Le projet, dessiné par l'architecte Viktor Vesnine, est un chef-d'œuvre du constructivisme : sa courbe de béton épouse les rives du Dniepr avec une élégance qui dément la brutalité du régime qui l'a commandé.
La construction du barrage a eu une conséquence irréversible : l'engloutissement des célèbres rapides du Dniepr, ces obstacles naturels qui avaient défini la géographie et l'histoire de la région pendant des millénaires. Les rapides qui avaient donné leur nom aux Cosaques zaporogues disparurent sous les eaux du réservoir. Un monde entier fut submergé pour alimenter les fonderies d'acier et les usines d'aluminium qui allaient faire de Zaporizhzhia un colosse industriel.
Le DneproGES fut détruit par les Soviétiques eux-mêmes en 1941 pour ralentir l'avance allemande — la vague provoquée par la destruction du barrage fit des milliers de victimes en aval. Reconstruit après la guerre, il continue de fonctionner et reste un point de repère visuel incontournable de la ville.
Zaporizhzhia est, avec Dnipro et Kharkiv, l'un des grands pôles industriels de l'est ukrainien. L'usine sidérurgique Zaporizhstal (fondée en 1933) et l'usine automobile ZAZ (qui produisait les célèbres Zaporozhets, la « voiture du peuple » soviétique) témoignent d'un passé industriel massif. Avec environ 730 000 habitants avant le conflit, la ville est la sixième d'Ukraine par sa population.
Mais Zaporizhzhia n'est pas qu'une ville d'usines. Le boulevard Sobornyi (anciennement boulevard Lénine), l'un des plus longs d'Europe avec ses 12 kilomètres, est bordé de châtaigniers et de bâtiments de style stalinien rénovés. Le théâtre dramatique, les parcs le long du Dniepr et les plages de Khortytsia offraient une qualité de vie que beaucoup d'habitants défendaient avec fierté face aux Kiéviens qui ne voyaient dans leur ville qu'un bloc industriel gris.
L'oblast de Zaporizhzhia s'étend vers le sud jusqu'à la mer d'Azov, cette petite mer intérieure aux eaux peu profondes et tièdes. Les stations balnéaires de Berdiansk et de Kyrylivka étaient, avant le conflit, des destinations estivales populaires pour les familles ukrainiennes — moins chères et plus décontractées que les stations de la mer Noire. Les eaux de la mer d'Azov, riches en minéraux, étaient réputées pour leurs vertus thérapeutiques.
La flèche de Berdiansk, une langue de sable s'avançant dans la mer sur plusieurs kilomètres, était l'un des sites naturels les plus photographiés de la région. Malheureusement, toute cette partie méridionale de l'oblast est actuellement occupée et inaccessible.
Note de sécurité : La partie sud de l'oblast de Zaporizhzhia est occupée depuis mars 2022. La ligne de front traverse la région. La ville de Zaporizhzhia, située au nord, reste sous contrôle ukrainien mais subit des frappes régulières de missiles et de drones. La centrale nucléaire de Zaporizhzhia (Enerhodar), la plus grande d'Europe avec ses six réacteurs, est occupée et fait l'objet d'une surveillance de l'AIEA. Le tourisme est actuellement impossible. Consultez les recommandations officielles avant tout projet de déplacement.
Le conflit a coupé l'oblast en deux. La ville de Zaporizhzhia est devenue un centre d'accueil pour les déplacés de Kherson, de Donetsk et du sud de son propre oblast. Les corridors humanitaires de Marioupol passaient par Zaporizhzhia. La ville s'est retrouvée, malgré elle, au cœur de la crise humanitaire la plus grave en Europe depuis des décennies.
La question de la centrale nucléaire reste l'une des plus préoccupantes à l'échelle internationale. Située à Enerhodar, à environ 200 km au sud de la ville, elle a été prise dès les premiers jours de l'invasion. Les inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique y sont présents en permanence, mais les risques liés aux coupures d'alimentation électrique externe et aux combats à proximité continuent d'inquiéter la communauté internationale.
| Donnée | Valeur |
|---|---|
| Superficie | 27 200 km² |
| Population (ville) | ~730 000 habitants |
| Population (oblast) | ~1,7 million |
| Distance de Kiev | 550 km (6-7h en train) |
| Distance de Dnipro | 85 km (1h en voiture) |
| Fleuve | Dniepr |
| Accès maritime | Mer d'Azov (sud de l'oblast) |
| Centrale nucléaire | 6 réacteurs (plus grande d'Europe) |
L'anecdote du nom. Zaporizhzhia possède probablement la translittération la plus redoutable de toute l'Ukraine. Même les journalistes francophones hésitent devant ces consonnes empilées. Les habitants, habitués, se contentent souvent de dire « Zapor » entre eux. Un francophone qui prononce correctement « Za-po-rij-jia » s'attire immédiatement le respect — et probablement une invitation à boire un café.
L'anecdote de la Zaporozhets. La ZAZ-968, surnommée affectueusement « oreilles » à cause de ses prises d'air latérales, était la voiture la plus modeste de l'URSS. Objet de milliers de blagues soviétiques, elle était fabriquée ici même. Les Zaporizhiens racontent que la meilleure façon de doubler la valeur d'une Zaporozhets était de faire le plein d'essence.